Ces associations ont déposé le 22 avril une plainte pénale devant la procureure de la République de Paris, menaçant en outre Uber Eats d'une action de groupe au civil pour « discrimination ». Selon leur avocat, cité par l'AFP, « leur modèle économique repose sur l'exploitation d'une main d'oeuvre très précaire, en grande partie immigrée, dans des conditions de travail indignes, pour des revenus de survie ». Les deux plateformes rejettent ces allégations mais n'avaient pas encore apporté le 23 avril de réponses détaillées aux données chiffrées et témoignages des plaignantes.
La plainte contre Deliveroo et Uber, déposée mercredi auprès de la procureure de la République de Paris et révélée par Le Parisien, est portée par la Maison des livreurs à Bordeaux, la Maison des coursiers à Paris, et les associations d’aide aux livreurs AMAL et Ciel.
Une démarche «inédite» en France, selon Me Thibault Laforcade, leur avocat (déclaration à l’AFP).
Par la voix de son coordinateur de projet Jonathan L’Utile Chevallier, la Maison des livreurs à Bordeaux assure que des témoignages collectés «nous permettent d’affirmer que les plateformes font des bénéfices très importants en exploitant la vulnérabilité de ces travailleurs ».
Les associations soulignent que les plateformes, pourtant plusieurs fois alertées, n’ont pas changé leurs pratiques. Le vide juridique actuel conforte, selon elles, leur sentiment d’impunité. Elles appellent, par conséquent, à un changement réglementaire pour encadrer le secteur.
Les plaignants évoquent une discrimination économique (basée sur la précarité). Et une discrimination algorithmique (attribution opaque des courses et fixation des tarifs par des systèmes automatiques).
Uber Eats et Deliveroo contestent les allégations mais n’argumentent pas encore
Uber Eats, spécifiquement visée, est accusée de pratiques discriminatoires. Les plaignants la mettent en demeure de cesser ces agissements sous 30 jours, faute de quoi une action de groupe sera engagée.
La plateforme américaine assure dans un communiqué que cette « plainte, que nous apprenons par voie de presse, ne repose sur aucun fondement ». L’entreprise rejette en bloc les accusations et conteste toute forme d’exploitation ou de discrimination.
Deliveroo, de son côté, dit contester « vigoureusement les intentions qui lui sont prêtées ». Et «rejette fermement toute assimilation de son modèle à une situation d’exploitation ou de traite des êtres humains ».
La plateforme évoque un accord de 2023 garantissant un revenu horaire minimum de 11,75 €. Mais sans expliquer comment cela se traduit concrètement pour les livreurs, ni répondre aux allégations de discrimination algorithmique ou d’exploitation.
Mais à cette heure (23 avril – 15 h), les deux entreprises n’ont pas détaillé leurs réponses, n’ayant pas fourni d’arguments ou de données précises.
Les revenus des livreurs avaient fortement diminué entre 2021 et 2024
selon l’Autorité de régulation
Les statistiques 2025 de l’ARPE (Autorité des Relations sociales des Plateformes d’Emploi) ne sont pas encore en ligne, malheureusement (alors qu’elles le sont pour les VTC….). On ne peut donc que se baser sur celles de 2024 disponibles depuis début avril 2025.
Constat sans appel : le revenu horaire en course avait nettement diminué entre 2021 et 2024 chez trois plateformes sur quatre. L’ARPE se base sur les données fournies par les plateformes elles-mêmes.
Deliveroo recule d’environ 30,2 €/heure à 26,3 €/heure (-13 % sur la période), après un pic en 2022 (31,8 €/h). De son côté, Uber Eats enregistre une baisse continue : de 27,7 €/heure à 20,5 €/heure (25,9%), avec une diminution marquée entre 2022 et 2024 (–13,9 %). Ce qui équivaut à une perte de pouvoir d’achat de 34,2 % entre 2021 et 2024.
Stuart suit une trajectoire similaire, avec un passage de 30,2 €/h en 2022 à 24 €/h en 2024 (- 20 %). Seule, Delicity affiche une hausse entre 2023 et 2024, passant de 34,1 €/h à 35,7 €/h (+4,7 %)
Des reculs de leur pouvoir d’achat encore plus marqués en intégrant l’inflation
Chez Deliveroo (2021–2024), le revenu horaire nominal en course (hors temps d’attente) diminue de –12,9 % sur la période 2021-2024. Mais corrigé de l’inflation, il recule de -22,7 %.
Recul plus accentué encore pour Uber Eats. Le revenu horaire en course nominal diminue de –25,9 %. Tandis que le revenu ajusté de l’inflation chûte de – 34,2 % !
Des durées de course qui augmentent mais les temps d’attente entre les courses aussi !
Toujours entre 2021 et 2024, chez Deliveroo la durée moyenne des courses a augmenté de +16,9 % pour atteindre 13 minutes en 2024. Mais le temps moyen d’attente entre les courses a grimpé encore plus fortement ( 27,5 % !), passant de 8,3 minutes en 2021 à 10,6 minutes en 2024.
Chez Uber Eats, la durée moyenne d’une course grimpait de +35,3 %, à 13,6 minutes. En revanche, le temps moyen d’attente a très légèrement reculé. En 2024, il atteignait 13,34 minutes contre 13,35 minutes en 2021, après avoir grimpé jusqu’à 15,94 minutes en 2022.
Des données socio-économiques et sanitaires alarmantes sur les livreurs
selon l’enquête Santé-Course (IRD/Ined, 2026)
Cette enquête de terrain, aux constats objectivement édifiants, tant sur le niveau de revenus que sur l’état de santé et de précarité des livreurs, a sans doute motivé les quatre associations à aller en justice.
Réalisée entre janvier et juillet 2025 à Bordeaux et Paris, l’enquête Santé-Course est basée sur les réponses d’1 millier de livreurs de plateforme. Un échantillon moins étoffé que celui de l’ARPE. Mais un champs beaucoup plus large, à la fois démographique et socio-économique, et beaucoup plus révélateur de la vulnérabilité et de la précarité réelle de ces livreurs.
98,8 % d’entre eux sont des hommes jeunes. Plus de huit sur dix déclarent avoir moins de 35 ans. La quasi-totalité est née à l’étranger (98,7 %). Et près des deux tiers (64,4 %) ne présentent pas titre de séjour.
Les trois quart (3,5 %) louent un compte à un tiers pour un coût moyen de 528 €/mois.
Ces livreurs de plateforme déclarent effectuer en moyenne 413 livraisons par mois Ceux d’Uber Eats parcourent en moyenne 833 kilomètres par mois (sans compter les retours au point d’attente).
La majorité d’entre eux déclare travailler entre 11 et 12 mois par an, 81 % entre 6 et 7 jours par semaine et 90 % en moyenne plus de 6 heures par jour, pour une durée habituelle de travail de 63 heures par semaine en moyenne.
Ils gagnent en moyenne 1 480 euros bruts par mois. Soit 5,83 euros bruts par heure. Ou encore 4,55 euros bruts par course. Avec de fortes disparités de revenus entre Paris et Bordeaux.
Etat de santé perçu comme dégradé et troubles psychosomatiques
les livreurs perçoivent que leur état se santé s’est dégradé depuis le début de leur activité de livraison. Seulement 56 % d’entre eux déclarent avoir un état de santé « bon » ou « très bon ».
Les troubles psychosomatiques ont une incidence élevée parmi eux. Environ un tier fait état de maux de ventre, de perte d’appétit ou de vertiges répétés ou chroniques. Autour de la moitié fait état d’essoufflement ou de sensation d’essoufflement, de problèmes de sommeil, de fatigue oculaire ou de nervosité récurrents. Et près de deux tiers souffrent de maux de tête.
32 % des livreurs ne disposent d’aucune couverture santé. Et un tiers des livreurs déclare avoir renoncé à des soins de santé au cours des 12 derniers mois, faute, notamment, de moyens financiers et de titre de séjour.
Près des deux tiers des livreurs interrogés ont été contrôlés par la police au moins une fois au cours des 12 mois précédant l’enquête. Et 42 % de ces contrôles concernaient l’identité ou le titre de séjour du livreur.
« SANTE-COURSE est la première étude à grande échelle à documenter et à objectiver les liens entre la santé et les conditions de vie et de travail des livreurs de plateformes en France.
Elle révèle une situation médico-sociale alarmante, étroitement liée à la précarité socio-économique et administrative de ces travailleurs.(*)»
(*) Extrait des conclusions de l’enquête





